Les raisons de la contestation, sa gestion et son dénouement dépendent des systèmes politiques

L’émeute : entre colère ascendante et manipulation descendante

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Par Louisa Aït Hamadouche

La mondialisation a de multiples facettes. Celle qui a été la moins explorée et qui est pourtant en train de s’imposer comme l’une des plus puissantes est la contestation. Elle s’est mondialisée et prend souvent une forme violente : l’émeute.
En Europe ou aux Etats-Unis, des situations de grandes tensions ont déjà été enregistrées. Des incidents mettant en scène des policiers avec des jeunes de couleur ont constitué l’événement déclencheur des émeutes, à Watts (1965) et Los Angeles (1992), à Bristol (1980), à Brixton (1981), à Bruxelles (1991), à Rot­terdam (1995), à Bradford (2001) et à Bir­mingham (2005). Actuellement, pêcheurs, chauffeurs routiers, agriculteurs, manifestent, bloquent les routes et se mettent en grève. Mais ils ne saccagent pas les bâtiments publics, n’entrent pas en confrontation violente avec les services de l’ordre, ne lancent pas des appels à la rébellion. Ce qui n’est pas le cas ailleurs. Les images défilent de partout.

Qu’est-ce que l’émeute ?
Plusieurs définitions peuvent être citées. Une émeute est une manifestation spontanée, généralement violente, résultant d’une émotion collective. C’est aussi un rassemblement public tumultueux et violent, défiant l’autorité et la loi, et au cours duquel des personnes peuvent être tuées ou des propriétés, détruites. Elle est également assimilée au soulèvement populaire, à une forte agitation, à l’anarchie, à l’insurrection, à une mutinerie, une rébellion, une révolte, ou encore une sédition. Finalement, il y a émeute quand il y a conjonction : affrontements avec les forces de l’ordre, voitures brûlées, magasins endommagés… En anglais, le terme utilisé est «riot».
A travers les travaux d’Eric Hobsbawm du XIXe siècle, l’émeute est définie comme le fait des «primitifs de la révolte», c’est-à-dire comme un moyen efficace de négociation collective pour des populations pauvres et privées d’accès aux moyens conventionnels d’action politique. François Dubet abondait dans ce sens en analysant les événements de Vaulx-en-Velin de 1990. Ainsi l’absence de conflit social se transforme-t-elle en émeute, car celle-ci est «le seul moyen de pression de ceux qui n’ont ni le poids des votes, ni celui de la grève, ni les moyens d’en appeler à l’opinion publique». Dans la même perspective, Didier Lapeyronnie insiste sur la logique interne de l’émeute et la définit comme le fait de tous ceux qui n’ont d’autres moyens d’expression de leur révolte que les violences collectives.
Pourquoi utilise-t-on plus facilement le terme «émeute» plutôt que soulèvement ou insurrection ? L’émeute est assimilée à un mouvement populaire «spontané», non organisé, et, par conséquent, temporaire et maîtrisable. Pour Alexandre Piquard, les mots «soulèvement», «révolte» ou «rébellion» véhiculent l’idée d’organisation. Lorsqu’il analyse l’émeute, Gérard Mauger exclut deux points. Premièrement, il exclut de choisir entre «l’identification d’une conjoncture et le démontage de ses ressorts immédiat, d’une part, et la mise en évidence des structures de longue du réel, d’autre part». Cela signifie que l’émeute est à la fois le produit violent d’une conjoncture et d’une structure. La première représente la flamme qui allume la mèche, laquelle donne à l’émeute cette impression de spontanéité. La structure relativise le caractère «spontané» de l’émeute (un peu comme la crise) et l’inscrit dans une logique d’accumulation de facteurs qui aboutissent à l’émeute. Deuxièmement, Gérard Mauger refuse de séparer «la responsabilité individuelle et les logiques structurales». Il s’agit de montrer l’interaction essentielle entre l’individu et la foule, liés par l’effet d’entraînement bien connu dans l’émeute. Autre question relevant du choix des concepts, pourquoi utilise-t-on violences urbaines plutôt qu’émeutes ? Ce terme, écrit Didier Cardon, est une catégorie policière, forgée par les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur depuis le début des années 1990, et en particulier par Lucienne Bui-Trong, responsable de la section «Banlieues» des Renseignements généraux. Cette notion est reprise par l’Observatoire national de la délinquance. Le but de la manœuvre était de mettre en relief le caractère délictuel de l’émeute et de faire des émeutiers des délinquants. Cela revient aussi à dépolitiser l’émeute, la délégitimer pour légitimer les solutions répressives. La violence contenue dans l’émeute (affrontements avec les forces de l’ordre, dégradation matérielle des bâtiments publics et privés, est rarement le but de l’émeute. Car, l’émeute contient toujours une double dimension expressive et instrumentale. «Expressive, car la violence apparaît comme la seule manière d’exprimer sa colère et de se faire entendre face à la mort, à l’arbitraire, à la peur, à l’assignation à résidence, aux discriminations. Instrumentale, car elle agit comme un moyen en vue d’une fin, afin d’interpeller l’État et les collectivités locales et de peser sur la distribution des ressources et des moyens qu’ils opèrent.»
Il existe de multiples raisons sociologiques pouvant expliquer l’irruption de l’émeute, à commencer par «le cycle du désespoir social et de l’oppression raciale qui se déploient sur fond de bouleversements structurels et urbains». Didier Cardon ajoute que ces raisons permettent de comprendre les conditions sociales des violences collectives, lesquelles restent souvent extérieures aux événements eux-mêmes, que l’on considère alors comme «symptômes» ou «signes». C’est la logique du conjoncturel et du structurel, du vase et de la goutte.
La première émeute recensée correspondant aux caractéristiques actuelles remonte au 11 janvier 532. Il s’agissait de la sédition de Nika à Constantinople. L’hippodrome, où se déroulaient régulièrement les courses de chars, voit deux factions s’affronter. D’un côté, ceux que l’on surnomme les «Bleus», issus de l’aristocratie, et, de l’autre, les «Verts», partisans de la démocratie. Les deux profitent souvent de l’événement pour montrer leur désaccord sur le gouvernement de l’Empire. Au cours de l’une de ces courses, les Verts s’opposent au préfet, Jean de Cappadoce. Les manifestations violentes éclatent et Cappadoce ordonne qu’on s’empare de quelques hommes pour en faire des otages. Par erreur, un Bleu est arrêté et exécuté deux jours plus tard. La faction bleue se joint alors aux émeutes, qui redoublent de violence. Durant trois jours, la ville sera ravagée. Les émeutiers seront finalement massacrés par l’empereur Justinien.

Manipulation : une constitution des émeutes
La Thaïlande voisine n’est pas épargnée. Une marche de protestation anti-gouvernementale organisée par l’APD (l’Alliance du peuple pour la démocratie) s’est achevée dans une confrontation anarchique. Pourquoi ? Sopon Onkgara écrit que des centaines de policiers, dont les unités antiémeute, sont restés impavides, quasi-indifférents aux violences d’éléments perturbateurs. Des affrontements ont eu lieu à maintes reprises et à différents endroits sans que la police intervienne. Pis, poursuit l’auteur, au beau milieu des échauffourées, la police a fait usage de gaz lacrymogène «pour aider les personnes payées pour agresser la manifestation, au motif que celles-ci étaient en infériorité numérique».
Le contexte politique actuel est peut-être un élément de réponse. La Constitution actuelle est au centre de remises en cause suscitées par «les membres du gouvernement [qui veulent] remettre en selle leurs amis politiques et patrons, aujourd’hui mis hors jeu de la vie politique». Le Premier ministre thaïlandais, Samak Sundaravej, a annoncé l’organisation d’un référendum national sur un amendement de la Constitution qui date de 2007. Instaurée par la junte après le coup d’Etat ayant renversé le gouvernement de Thaksin Shinawatra en septembre 2006, l’actuelle Constitution avait été soumise au référendum en août 2007 et adoptée dans l’indifférence générale. L’APD organise des cycles de protestation au centre de Bangkok contre cette initiative. Mais l’actuel gouvernement a décidé d’ignorer les nombreuses contestations, dont celles des milieux d’affaires, lesquels insistent sur l’influence négative des incertitudes politiques sur l’économie du pays. De nombreux investisseurs ont décidé de réorienter leurs activités vers le Vietnam, plus stable politiquement et bénéficiant d’une règlementation sur les investissements étrangers plus transparente.
Sopon Onkgara estime que la Thaïlande pourrait revivre l’épisode sanglant d’octobre 1976, quand les forces gouvernementales ont tué des étudiants de l’université de Thammasat. A cette époque, Samak Sundaravej, qui dirige le gouvernement actuel, était déjà au pouvoir. La similitude n’est pas une coïncidence, puisque Samak Sundaravej est soupçonné d’être impliqué dans des rivalités et des jeux de pouvoir. «L’actuel gouvernement est celui qui compte le plus de membres ayant des affaires criminelles en cours, Samak étant le premier de la liste.» De plus, l’opposition estime que le gouvernement a échoué sur tous les grands dossiers politiques, économiques et sociaux. C’est la première fois que des thaïs doivent faire la queue pour pouvoir acheter du riz, dans un pays connu pour ses exportations en riz afin de nourrir une partie du monde. La confusion a augmenté lorsque des rumeurs de coup d’Etat se sont fait entendre. Le commandant en chef de l’armée thaïlandaise est même intervenu pour affirmer ne pas être au courant d’un éventuel coup d’Etat que s’apprêteraient à lancer les généraux. «Mais d’après ce que je sais, personne n’y songe. Ce n’est pas opportun. Je ne crois pas qu’il va y avoir un coup d’Etat», a expliqué à Reuters le général Boonsrang Niumpradit. Rappelons que l’armée a renversé l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra en septembre 2006 lors d’un coup d’Etat sans effusion de sang.
En Afrique, citons deux exemples : celui du Cameroun et celui de l’Algérie. Du 23 au 29 février 2008, des milliers de Camerounais sont descendus dans les rues à Yaoundé ou encore à Douala, la grande métropole économique du pays. Le bilan des émeutes serait d’une quarantaine de morts, selon le gouvernement, plus d’une centaine, selon des ONG sur place. Les jeunes, notamment, protestaient contre la vie chère, le manque d’emploi et l’intention par le président Paul Biya de modifier la Constitution visant à se maintenir au pouvoir. Les manifestants ont érigé des barricades et déclenché des feux, visant des édifices publics, des voitures ou des bus. L’Algérie fournit de multiples exemples montrant que ce sont bien les petits ruisseaux de déception qui font les grands fleuves de l’émeute dans un contexte politique marqué par des échéances électorales importantes et une Constitution remise en cause pour les besoins de ces dernières. Une équipe de football reléguée, et l’une des plus grandes villes du pays, Oran, sombre dans le chaos. Un pétard explose au mauvais moment, au mauvais endroit, et l’une des villes les plus calme du sud de l’Algérie est secouée de violences inédites, lesquelles se renouvellent avec bien plus d’intensité quelques mois plus tard. Avant cela, il y a eu Chlef, et beaucoup d’autres villes souvent passées sous le silence de la censure.

L’émeute, forme de contestation politique
Au fin fond de l’Asie méridionale, la Birmanie est soumise à de lourdes pressions. La nature se révolte et la population aussi. Acculé, le gouvernement militaire accusé le parti de l’opposante Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), de pousser les survivants du cyclone à l’émeute. Près de quatre semaines après le passage du cyclone Nargis, qui a fait officiellement plus de 133 600 morts et disparus, la majorité des 2,4 millions de sinistrés n’onta, selon l’ONU, encore eu accès à aucune aide internationale.
Comme solution, il annonce l’entrée en vigueur de la nouvelle Constitution rédigée sous son contrôle. Le nouveau texte ne devait entrer en vigueur qu’en 2010, après l’organisation des élections législatives. La junte a finalement accepté d’ouvrir le delta de l’Irrawaddy aux humanitaires étrangers. En revanche, elle continue de refuser que l’aide soit acheminée par des navires de guerre étrangers, tel le Mistral français, dont la cargaison destinée aux sinistrés a finalement été confiée au Programme alimentaire mondial (PAM) qui doit l’acheminer à partir de la Thaïlande, a fait savoir Paris. Quant aux quatre bâtiments de la marine américaine, chargés de vivres et positionnés au large de la Birmanie, ils pourraient bientôt quitter la zone.
Non loin de là, l’Indonésie a, elle aussi, connu des émeutes. Les manifestations qui dégénèrent se sont multipliées dans l’archipel depuis que le gouvernement a annoncé la réduction drastique des subventions en faveur de l’essence. Il en a résulté une hausse de près de 30% du prix des carburants.
Les mêmes scènes d’émeutes se produisent aux Philippines, et puis ailleurs. A Haïti, les émeutes ont fait au moins cinq morts en faisant tomber le gouvernement. De l’Egypte au Maroc, en passant par le Nigeria, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Mozambique, la Mauritanie, le Sénégal et Burkina Faso, les émeutes se multiplient comme une traînée de poudre. Les médias les appellent les «émeutes de la faim». Une façon sensationnaliste de décrire des mouvements de contestation latents depuis des années, voire des décennies, et qui, finalement, «attendaient» la goutte d’eau, laquelle allait faire déborder l’immense baril de déceptions, de frustrations et de rancœurs. Il faut davantage qu’une hausse des prix pour qu’une ville frôle le chaos. Il faut ce petit incident de trop.
Concernant le cas de l’Algérie, Kamel Bouguessa estime que le recours à la rue est devenu une pratique systématique permettant aux citoyens d’exprimer leur mécontentement et poussant les institutions de l’Etat à régler les problèmes en suspens. «La population des agglomérations descend dans la rue après avoir constaté que sa prise de contact avec les représentants des pouvoirs publics n’a pas abouti. Ce constat entraîne un énervement collectif qui conduit aux manifestations de rue, notamment le blocage des routes, l’occupation et la dégradation des institutions responsabilisées de la crise.»
Ce phénomène, poursuit le sociologue, traduit la défaillance des institutions de l’Etat, lesquelles n’arrivent pas à débloquer la situation. «Il est clair, aujourd’hui, que ces institutions ne fonctionnent plus.» Comprenne qui voudra.

L. A. H.

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